De la critique des religions

jeudi 12 novembre 2015
par  Le Président

Notre camarade philosophe Yvon Quiniou ( voir ici sa Présentation du Traité des Trois Imposteurs et son livre Critique de la religion ) nous a fait parvenir l’article qu’il vient d’écrire en réaction à l’ouvrage très pertinent de Christian Godin Le Soupir de la créature acccablée, la religion aujourd’hui.

Cependant il apporte son désaccord catégorique – que nous partageons – lorsque l’auteur soutient l’idée que « la lutte antireligieuse n’est plus à l’ordre du jour ».

Le retour du religieux : un faux problème ?

Christian Godin, dans un livre remarquable de clarté, de précision, de rigueur mais aussi d’érudition – « Le soupir de la créature accablée. La religion aujourd’hui » (Mimésis) – soutient la thèse qu’il n’y aurait pas de véritable retour du religieux comme une mode idéologique trop insistante, selon lui, le proclame. Ce diagnostic suppose tout le travail préalable de définition de ce concept de religion (bien vague dans les esprits) qu’il opère d’emblée (fondements et finalité, croyance, pratique) de façon à ne pas nous faire croire à un retour parfaitement illusoire du religieux, croyance qui se nourrit d’une ignorance de ce que le phénomène religieux est et a été et qui reste prisonnière de quelques apparences partielles et superficielles que la réalité contemporaine nous fournit de celui-ci.

Car si l’on a bien compris la complexité de ce qu’est une religion (dogme fondateur, référence à une transcendance et pas seulement à un « sacré » imprécis comme chez Debray, domination de l’irrationnel sur les consciences, superstition, communautés soumises à des églises, rites et cultes public et privés, etc.), on ne peut éviter le constat que fait Godin et qui rejoint celui d’autres penseurs : Dieu est bien mort collectivement (Nietzsche), même s’il reste des croyants et des groupes de croyants, bien entendu, la référence à un être divin et aux valeurs qu’il était censé nous apporter n’étant plus la base fondatrice de notre vie sociale. La science, la technique, le progrès économique (pour le meilleur et pour le pire), les acquis sociaux aussi, voire l’envahissement des valeurs de la consommation matérielle, du divertissement et de l’épanouissement individuel (éventuellement de l’individualisme) sont passés par là : nous vivons majoritairement (toujours selon Godin) dans l’immanence, la « détresse réelle » qui nourrissait la compensation religieuse ou « le soupir de la créature accablée » selon Marx est en voie de diminution et tout cela alimente donc ce que M. Weber, repris par M. Gauchet, appelait le « désenchantement du monde ». Celui-ci aurait même été suscité, paradoxalement par le christianisme lui-même : en rejetant le divin hors du monde (contrairement à ce qui se passait et se passe encore dans d’autres religions), il a désacralisé ce monde-ci, l’a en quelque sorte « profané », l’a rendu à l’homme et il aura donc été « la religion de la sortie de la religion ». Et la persistance d’apparentes appartenances religieuses (90/100 des citoyens des Etats-Unis se disent croyants et la référence à Dieu y est présente sur les pièces de monnaie) ne doit pas faire illusion et nous faire verser, précisément, dans l’illusion d’un retour massif du religieux. Ce ne seraient là que des traits extérieurs masquant la disparition profonde de la religion entendue stricto sensu, celle-ci n’alimentant plus comme autrefois des domaines aussi divers que la vie quotidienne, les attitudes personnelles, la pensée, les arts, etc. Au point que l’auteur, face aux conflits religieux, y compris ceux qui renaissent hélas aujourd’hui (j’y reviendrai), hésite à parler de « guerres de religion », y voyant une expression idéologique masquant tous les intérêts profanes – de pouvoir politique, de puissance économique, etc. – qui en sont la source et l’enjeu cachés (voir p. 66-67). Et il en arrive même, par-delà la conscience de soi qu’ont les religions, à les considérer désormais comme des phénomènes « culturels », historiquement situés et destinés, selon toute vraisemblance à disparaître si l’on sait s’y prendre sur le terrain approprié, à savoir non religieux (voir sa Conclusion). Théoriquement, donc, le cultuel disparaîtrait dans le culturel et le religieux dans l’idéologique, concept qui est ici remis précieusement au premier plan. Et du coup – car je m’arrêterai là dans l’exposé des analyses très riches de ce livre –, il en tire la conclusion que « la lutte antireligieuse n’est plus à l’ordre du jour » (p. 59).

C’est ici que s’exprimera mon désaccord, le seul pratiquement, en dehors des schémas explicatifs concernant la religion qui peuvent diverger. Comme je l’ai développé ailleurs (voir ma « Critique de la religion. Une imposture morale, intellectuelle et politique » à La ville brûle, mais qu’il n’avait pas lue quand il a écrit son livre), je fais un constat ou un diagnostic historique un peu différent, même s’il ne le désavouerait pas totalement. Il y a bel et bien aujourd’hui, un retour politique du religieux, ou encore ce que l’historien G. Korm (qu’il cite) appelle un « recours politique au religieux », et il me semble que, sans l’ignorer du tout, Godin en sous-estime la gravité et, du coup, la nécessité d’y réagir intellectuellement et donc aussi idéologiquement, au sens noble de ce terme. Il se manifeste aux trois niveaux que je dénonce quand je qualifie la religion d’« imposture », ce qui est un terme fort mais que j’assume pleinement. An niveau intellectuel, la résistance au progrès de la science non seulement continue mais se renouvelle. Laissons les musulmans qui, majoritairement, persistent à refuser la théorie de l’évolution de Darwin – sauf que des manifestations d’hostilité à son enseignement à l’école ou à l’Université apparaissent, totalement inédites (j’en ai été le témoin direct dans une de mes classes préparatoires), et qu’un Atlas de la création anti-darwinien, venant de Turquie, a été diffusé gratuitement en France dans l’Éducation nationale, avant d’être rapidement retiré. Mais pensons au christianisme, j’entends ici l’Église catholique dont on pourrait penser qu’elle accepte les effets désenchanteurs de la science dans la compréhension de la nature. Eh bien non ! Si le pape Jean-Paul II a bien reconnu la théorie de l’évolution de Darwin (ce qu’il a appelé l’évolutionnisme) en 1996 (un siècle et demi après son invention, tout de même), il l’a amputée d’une de ses parties, qui avait pour conséquence de nous imposer le matérialisme philosophique : il l’a restreint au corps de l’homme, maintenant l’affirmation dogmatique que son esprit était crée immédiatement par Dieu, qu’un « saut ontologique » séparait celui-ci de la matière, qu’aucune science ne saurait combler – ce qui est contraire à la théorie complète du savant anglais et au développement contemporain des sciences biologiques. Mais il y a plus : un mouvement anti-darwinien venant des Etats-Unis se propage depuis quelques années, y compris en France, tout en se renouvelant : après avoir pris la forme d’un créationnisme littéral fidèle à la Bible et qui prétendait être prouvé par la science, il a été remplacé par le théorie du « Dessein intelligent » se faisant passer pour une thèse scientifique concurrençant directement Darwin et l’éliminant ! Avec cette conséquence étrange, qui touche au politique : on a vu un ministre de l’éducation, en Hollande, demander qu’on enseigne dans les lycées ces deux conceptions à égalité de valeur intellectuelle ! Et tout récemment, ce virus pro-religieux a paru toucher l’Education nationale française puisque le livret de la laïcité proposé aux enseignants leur recommande de ne pas rejeter une croyance contraire à la science et qui s’exprime dans une classe, pour ne pas froisser les élèves qui y adhéreraient.

Sur le plan politique, il faut se souvenir de la volonté de l’Europe d’inscrire la référence au patrimoine chrétien dans les racines culturelles de celle-ci, dans le préambule de son traité constitutionnel ! C’était oublier scandaleusement que notre Europe démocratique (pour une part et en tout cas proclamée telle) s’est construite contre les différentes Églises, et ce projet a été justement abandonné. De plus, c’eut été transformer un fait historique en norme culturelle proprement inadmissible (point que Godin semble pourtant accepter). Par ailleurs, on a appris qu’un article du même Traité permet au parlement européen de dialoguer avec les Églises, de les consulter donc, pour définir les lois qui devront être adoptées. C’est accepter une intrusion du religieux sans la sphère publique et politique qui contredit le principe fondamental de la laïcité : que les chrétiens votent au nom de leurs convictions, c’est leur droit le plus absolu ; mais ils n’ont pas à intervenir en tant que tels dans la politique officielle de la Cité. Et l’on a vu ce débordement se manifester en France tout récemment quand un front commun des trois Églises s’est constitué en France contre la proposition de loi en faveur du mariage pour tous, qui n’enlevait rien aux croyants dans leur vie propre mais accordait seulement un droit légitime à une partie de la population dotée d’une orientation sexuelle différente. On pourrait multiplier les exemples justifiant qu’on lutte et qu’on continue de lutter contre les religions, comme leur soutien permanent aux pouvoirs réactionnaires en place, avec un renouveau de ce soutien dans d’ex-pays d’obédience soviétique comme la Hongrie ou la Pologne. Il y a une visibilité et un interventionnisme politiques croissants du religieux qui demandent que la conscience laïque se réveille, alors que la plupart des partis politiques s’en accommodent paresseusement et dangereusement, à moins que ce ne soit habilement, par simple électoralisme : on perd son âme pour ne pas perdre les élections. En fait, on risque de perdre les deux quand on voit le FN s’emparer hypocritement de la cause laïque !

Enfin à la jonction de la politique et de la morale, il y a bel et bien à la fois un maintien, mais aussi une terrible aggravation de la dangerosité religieuse. Je passe sur la volonté permanente des religions de vouloir régenter les mœurs individuelles, avec par exemple la condamnation par les trois monothéismes de l’homosexualité et la culpabilisation sans fondement que cela peut induire chez les homosexuels, ou encore avec la conception du mariage par l’Église catholique et son rejet du divorce. Le plus grave tient à ce qui se passe dans la sphère politique de l’islam. Je répète ce que j’ai déjà dit sur ce blog et qui m’a valu nombre d’injures. Il est évident que la barbarie insoutenable de l’islam radical – ce qu’on appelle l’islamisme – a des causes multiples et, pour le cas, pleinement immanentes et prosaïques, à savoir la misère des populations du Moyen-Orient, leur exploitation par des dictatures locales inhumaines mais aussi par l’impérialisme occidental complice de ces mêmes dictatures pour des raisons économiques (le pétrole) ou géopolitiques. Mais ceci étant dit, on ne saurait oublier que la religion islamique y est omniprésente, y compris dans les pétromonarchies, et qu’elle y impose ses normes de vie totalitaires. Et surtout, j’y insiste, le renouveau sans précédent de cette barbarie, peut s’autoriser et se justifier « religieusement » de ses croyances fondatrices telles qu’elles sont présentes dans le Coran. Le nier, c’est se rendre volontairement aveugle (ou alors être coupable d’ignorance). Et le chantage à l’islamophobie est lui-même scandaleux, qui transforme celui qui formule cette critique en raciste anti-arabe… ce qui évite de s’interroger sur les rapports à la fois de droit et de fait entre l’islam lui-même et ses dérives meurtrières… comme les dérives meurtrières du christianisme autrefois pouvaient s’autoriser de la violence insupportable inhérente à l’Ancien Testament. C’est pourquoi la critique de l’islam ou de toute autre religion violente (pensons aux exactions actuelles de certains bouddhistes) est de droit, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas respecter la personne des croyants, au contraire, mais seulement dès lors qu’ils respectent eux-mêmes les autres croyants ou les incroyants et, tout autant, qu’ils respectent les lois universelles du vivre-ensemble républicain ou démocratique. Et surtout, le devoir de critique, au sens de l’examen critique, des croyances religieuses, mais plus largement de toute croyance, demeure intact, comme l’exigeait déjà magnifiquement Kant au 18ème siècle, ajoutant que quand les religions veulent se soustraire à cette critique, « elle éveillent un juge soupçon » et ne peuvent mériter l’estime de la raison humaine (voir la préface à la « Critique de la raison pure »).

Je prévois l’objection de Godin, qui rejoint son idée présentée un peu plus haut : n’est-ce pas trop accorder à la force actuelle des religions face à la sécularisation, et ne devrait-on pas laisser l’histoire suivre son cours objectif (matériel ?) « désenchanteur », évitant ainsi de stériles conflits ? Je réponds seulement ceci : ce serait oublier l’autonomie relative des idées par rapport aux conditions qui les engendrent, spécialement en matière de religion. Il y a une logique propre des idées, en l’occurrence des croyances, qui peut devenir folle,bien que logique dans sa forme, produisant alors de nombreux méfaits spécifiques qu’on ne saurait occulter sans verser dans un déterminisme socio-historique réducteur. La religion en est un exemple privilégié (mais il y en aurait d’autres, comme toutes les idéologies totalitaires ou devenues telles du 20ème siècle) du fait spécialement de son dogmatisme lié à la croyance incontrôlée en une vérité divine absolue, révélée aux hommes et soustraite au doute. D’ailleurs, il faut se rappeler que, destinées à relier les hommes entre eux (voir les analyses du livre sur ce point), elles n’ont cessé de se diviser entre elles, en externe donc, et même en interne, avec les multiples sous-divisions et fractions ou sectes qu’elles comportent, qui repartent de plus belle un peu partout et dont Godin nous donne de nombreux exemples. Bref, les religions étant par essence « impérialistes », hormis le judaïsme (p. 49) et les religions animistes ou polythéistes, elles sont portées inévitablement à se faire la guerre tant qu’elles n’auront pas gagné. C’est bien pourquoi il faut continuer à lutter idéologiquement contre elles – ce qui ne veut pas dire du tout les réprimer ou les interdire – car cela revient à faire, mais pacifiquement, « la guerre à la guerre » ! C’est l’immense mérite de ce livre, dont je n’ai donné qu’un aperçu, que de remettre au premier plan ce débat indispensable, en toute lucidité, loin des emportements passionnels et partisans, même si on ne le suit pas dans sa conclusion.

Yvon Quiniou

Commentaires

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De la critique des religions
jeudi 3 décembre 2015 à 16h32 - par  Jacques PRESTREAU

Le retour du religieux est en marche à grands pas d’ailleurs, dans le monde entier.

Et notre pays n’y fait pas exception. On le voit avec d’un côté l’islamisation de la France, véritable invasion territoriale non seulement subie par la population séculaire mais aujourd’hui incitée à bras ouverts par une partie de l’appareil politique... et de l’autre côté les références à des "valeurs chrétiennes historiques" par une autre partie de l’appareil politique.

Au milieu de tout cela : les français... qui ne savent plus vraiment "à quel saint se vouer" dans le racolage politico-religieux des uns et des autres, racolage qui prend de plus en plus l’aspect des prémisses d’une guerre sainte dans un pays qui se voudrait laïc. La question, bien que sous-estimée par une partie de l’électorat, est grave parce que le vote politique des citoyens, aujourd’hui en France, redevient en grande partie déterminé par leurs orientations religieuses alors que la séparation de l’Eglise et de l’Etat avait entre autre pour but en 1905 de supprimer cette confusion entre politique et religion dans la conduite de l’Etat.

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De la critique des religions
lundi 16 novembre 2015 à 15h21 - par  PIERRE DE SCHRIJVER

Quelques petites remarques au sujet de ce texte auquel je souscris en grande partie.

Il y a quelque temps le pape François fut invité à s’exprimer dans l’enceinte du parlement européen. Le plus haut représentant d’une idéologie vient donc donner des leçons aux élus des peuples européens. Il leur dit comment ils doivent penser et se comporter. Cet épisode n’a provoquer aucune réaction ni de la part des élus ou de quelque uns ni de la part des médias ou des peuples eux-mêmes. Le retour du religieux est donc bien en marche.

Autre remarque à propos du judaïsme : cette religion n’est effectivement pas impérialiste, mais bien communautariste en raison d’une regrettable confusion entre la notion de religion et de peuple. Il existe historiquement des peuples juifs comme il existe des peuples chrétiens ( ceci peut être vérifié auprès toutes les idéologies religieuses ou politiques/philosophiques). Je vous revoie à ce sujet à l’ouvrage par ailleurs très documenté de Shlomo Sand :" Comment la terre d’Israël fut inventée". Le judaïsme actuel vise à isoler les juifs d’une contamination par des "guerim" ( ref : la Torah ). Ce terme désigne des non-juifs et signifie : les maudits !!

Les religions qu’elles soient impérialistes ou communautaristes ou les deux à la fois n’ont pas fini d’empoisonner l’humanité en combattant la liberté de penser et la liberté tout court et donc la démocratie.

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