A propos de la séparation de l’Eglise et de l’Etat

lundi 2 janvier 2006

La commémoration de la loi de séparation des Eglises et de l’Etat, en cette fin d’année, n’a pas eu le retentissement qu’on était en droit d’espérer.


Pourtant les critiques et même la remise en question de la laïcité sont quasi permanentes. On attendait autre chose par exemple que cette pitoyable reconstitution par la télévision publique de la « Séparation », en plus diffusée à une heure très tardive. On minore la chose publique, mais on maximalise à l’extrême la chose privée : des journées entières sur « la mort de notre pape » avec en prime le drapeau français mis en berne, sur ordre, dans toutes les mairies !

Quel affligeant spectacle que ce retour en arrière de la pensée politique et intellectuelle sur fond de déliquescence sociale ; et encore des heures et des heures consacrées aux communautarismes, à l’identité religieuse sur des chaînes TV ou des radios à vocation culturelle dans des plages horaires à forte audience ; on en arrive même à imaginer dans les téléfilms des personnages mentionnant leur appartenance à une religion, alors que celle-ci n’a aucun lien avec l’histoire racontée, ( ainsi dans un épisode de « Maigret » où le dit personnage n’est même pas dans la nouvelle de Simenon ; autre exemple dans le feuilleton populiste quotidien de FR3, mais aucune référence par contre aux mouvements sociaux des employés de la SNCM de Marseille) ;

qu’est-ce que cela, sinon du pur prosélytisme déguisé !

De même on parle et on écrit beaucoup sur le manque de lieux de culte pour les musulmans ; ils sont lésés, en France, au regard des chrétiens et des juifs. Donc il faut construire des mosquées !

Aussitôt des personnalités politiques interviennent, tel M. Sarkozy, qui écrit le plus sérieusement du monde : « II est temps de poser la question du financement national des grandes religions et celle de la formation « nationale républicaine » des ministres du culte » , tout en affirmant tout, aussi catégoriquement, rester « très attaché à la séparation des Eglises et de l’Etat ».

Mais cette loi de 1905 est bien gênante ! Oui, mais avec une « laïcité positive » ce sera possible ! Surtout pas de « laïcité de combat » .

Quelle étrange lecture de l’histoire ; depuis qu’il a été question dans ce pays de séparer la religion de l’Etat, ce ne fut que luttes, combats acharnés contre le pouvoir de l’Eglise désireuse de conserver le privilège de partager le pouvoir d’Etat : dès 1793 la Déchristianisation avait spectaculairement et justement posé le débat de fond en déclarant : « Nous avons abattu le tyran des corps, il faut abattre le tyran des âmes » c’est-à-dire exiger que l’Etat s’émancipe de la religion, comme il l’avait fait de la monarchie ; mais Robespierre ne voulut voir dans les athées que des « aristocrates », en les condamnant il stoppa net ce mouvement populaire et politique ; (on notera en passant, qu’on rencontre aujourd’hui des gens de gauche désignant les athées comme « gens de droite » : exactement le même raisonnement plus de 200 ans après, tenace !) ;

il fallut attendre la Seconde République et Carnot pour que timidement par le biais de l’école l’idée laïque recommence à émerger, mais avec le Second Empire les luttes reprennent et la loi Falloux sous le prétexte de « liberté de l’enseignement » accorde purement et simplement à l’Eglise la liberté de se substituer au pouvoir de l’Etat avec comme but de « communiquer à l’éducation la puissance de la religion » afin de rendre les « sujets » plus dociles au despotisme bonapartiste ; alors en 1871 pour la première fois réellement la Commune de Paris décréta, en plein combats meurtriers contre les Versaillais infâmes, le principe de laïcité par la séparation de l’Eglise et de l’Etat : décret du 3 avril 1871 ; la Commune écrasée, ce n’est qu’après 30 ans de luttes que des républicains comme Emile Combes, Jean Jaurès et autres réussiront enfin, au cours de joutes parlementaires et joutes tout court, à faire adopter le 9 décembre 1905 la loi sur laquelle on spécule tant en ce moment ! Alors affirmer « qu’aujourd’hui nous ne sommes plus dans une laïcité de combat » c’est oublier ce passé, et on sait avec Goethe « qu’oublier son passé c’est se condamner à le revivre ».

Et oui, parce que la laïcité ce n’est pas que la liberté de conscience d’un commun accord reconnue et admise bien que toujours sujette à des malentendus ; c’est aussi une question de gros sous !

c’est la séparation des deniers publics de « toutes dépenses relatives à l’exercice des cultes. » C’est là le nerf du combat. Déjà en 1960 une rude bataille eut lieu -curieusement bien occultée, notamment par ceux-là même qui en eurent l’initiative -au moment de la loi Debré ( le père de celui-ci ) du 31 décembre 1959 sur le financement des écoles privées confessionnelles ; une Pétition Nationale pour la Laïcité fut organisée, dans chaque commune un Cahier circula, il recueillit l’énorme adhésion, par leurs signatures des parents d’élèves défendant l’école publique, l’école de la nation.

Est-ce que maintenant nous aurions perdu tout sens républicain, tout esprit de lutte et démissionnerions-nous devant le danger réel qui se dessine de voir la laïcité, ce principe universel de coexistence entre les citoyens remis en question !

Il manque de locaux pour les musulmans, soit. Il est bien sûr hors de question, parce que telle est la loi, que les citoyens de ce pays financent de telles opérations . Alors il faut agir autrement : il existe en France et dans la France éloignée, plus de 36 000 églises, chapelles cathédrales, basiliques, qui sont inoccupées les trois quarts du temps, quand ce n’est pas davantage tant la désertion des fidèles est importante ( seulement 8% des chrétiens assistent aux offices ) ; alors qu’attend-t-on pour transformer ces bâtiments en « Maisons du Culte » comme il y a des Maisons de la Culture, qui recevraient les fidèles des trois monothéismes’ puisque tous trois reconnaissent et adorent le même Dieu. On sait combien est grand leur esprit de tolérance, ils auraient là l’immense occasion de le prouver en trouvant un discours d’entente pour partager ces lieux de communauté spirituelle.

Certes cette loi n’est pas parfaite dans son application ; aussi on peut proposer une modification qui lui donnera un caractère plus proche de l’idéal laïque qui nous préoccupe tous ; c’est qu’elle s’étende enfin à tout le pays en englobant l’Alsace-Moselle supprimant ainsi un privilège qui reste comme une tâche obscure sur la carte d’une France totalement laïque.

Mais il semble plutôt, en imaginant une réalité qui n’est pas, que l’on cherche en haut lieu à créer la discorde à tout prix, car l’air devient de plus en plus irrespirable, tant ces minorités communautaristes agitent régulièrement leur dangereux sectarisme grâce à l’aimable complaisance des médias ; dangereux pour la démocratie, dangereux pour la République, car on favorise l’intérêt individuel au détriment de l’intérêt public.

Parce que matérialistes, étrangers à toutes ces idéologies religieuses monstrueuses érigeant le mensonge et la superstition en vérité divine irréfutable afin d’effrayer, de culpabiliser et de maintenir dans l’ignorance intellectuelle, politique .culturelle, sociale, les populations pour mieux les préparer à l’obéissance aux structures de domination de l’économie libérale nous nous sentons très à notre aise pour porter toujours fortement la critique contre toute pensée ou toute action qui tend à tirer vers le bas le mouvement de libération de l’homme. Nous avons un idéal, nécessaire à l’homme, mais à l’inverse du charlatanisme religieux, nous n’allons pas le chercher dans le ciel, dans le surnaturel, mais dans la nature humaine ; « Le ciel, disait Heine, nous le laissons aux anges et aux moineaux. »


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