Détracteurs de la laïcité

lundi 9 septembre 2013

"La laïcisation c’est une des mesures les plus profondément révolutionnaires qui aient été décrétées. "( 20 septembre 1792 )

Jean Jaurès, Histoire socialiste de la Révolution française.

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Le principe de laïcité une fois encore remis en question dans un entretien paru ces jours derniers dans les colonnes de l’Humanité*. Et oui, cher camarade Jaurès, ce n’est pas un canular : je te le donne en trois, je te le donne en quatre, je te le donne en dix, je te le donne en cent : Monsieur le professeur de philosophie en retraite, Etienne Balibar, puisqu’il faut l’appeler par son nom, a déclaré dans ton journal : « Je suis horrifié par la tournure répressive et implicitement raciste que prend la défense de la laïcité en France…J’en suis venu à l’idée que la racine du mal gît dans le fait que la laïcité en France est une laïcité d’État ».

Alors, d’un seul coup d’un seul, l’âpre lutte menée avec tes camarades socialistes Briand, Combes, Buisson et les autres, pour établir la séparation de l’État et des Églises par une loi de la République, qui constitue la garantie institutionnelle de l’égalité comme de la liberté de tous, est oubliée, mise au rencard. Et on sacrifie pour de lâches compromis votre socialisme sur l’autel sacré d’une philosophie plutôt spéculative.

Explicitant que sa position « peut surprendre » puisqu’il « se veut marxiste », ( en retraite aussi sans doute ) le professeur précise qu’il est « pour une conception libérale aussi ouverte et aussi radicale que possible de la laïcité » étant en ce sens « globalement sur les mêmes positions de Jean Baubérot et les tenants de la laïcité ouverte ».

Il assure même – avec la bienveillante complicité du journal – qu’« il y a un renouveau de discussions sur le sens de la laïcité ». Pauvre Jaurès !

En fait de renouveau, c’est un retour de dix ans en arrière qu’il propose.

De cette longue litanie sur les différentes épithètes accolées au nom laïcité, on trouvera un échantillonnage bigarré sur ce Site même.

Cependant cela exige qu’on ne passe pas sous silence, ce serait trop grave, ce regain de polémique sur la laïcité dite « ouverte ».


Elle fut critiquée avec la lucidité qu’il convient par Henri Pena-Ruiz en son temps, aussi en reproduisons-nous ici quelques extraits essentiels :

« Première invention polémique : la notion de « laïcité ouverte », qui suggère que la laïcité « tout court » serait « fermée ». Que peut donc vouloir dire une telle insinuation ? S’agit-il de rouvrir la sphère publique à des emprises officielles des puissances religieuses ? Mais dans ce cas , la religion cesserait d’être une affaire privée, relevant de la liberté de conscience de chacun, et le régime de droit public qui lui serait restitué bafouerait le principe d’égalité éthique des citoyens. L’esprit d’ouverture est une qualité. Mais il ne prend sens que par opposition à un défaut : la fermeture. C’est pourquoi on n’éprouve la nécessité d’ouvrir que ce qui exclut, enferme, et assujettit. Et on le fait au nom d’idéaux qui, quant à eux, formulent tout haut des exigences de justice. Les droits de l’homme, par exemple, proclament la liberté et l’égalité pour tous les êtres sans discrimination d’origine, de sexe, de religion ou de conviction spirituelle. Viendrait-il à l’idée de dire que les « droits de l’homme » doivent « s’ouvrir » ? Pour répondre, il faut se demander ce que précisément signifierait une telle »ouverture ». Prenons la liberté. Faut-il en ouvrir le sens à ce qui n’est pas en elle ? Mais en ce cas, c’est à la non-liberté qu’une liberté « ouverte » devrait s’ouvrir. Quant à l’égalité
faut-il l’ouvrir à l’inégalité ? Comme on le voit, la notion même de « droits de l’homme ouverts » n’a pas de sens. Elle est insultante pour les droits de l’homme authentiques, puisqu’elle insinue leur fermeture.

Faisons le même raisonnement pour la notion polémique de « laïcité ouverte ». La laïcité, rappelons-le, c’est l’affirmation simultanée de trois valeurs qui sont aussi des principes d’organisation politique : la liberté de conscience fondée sur l’autonomie de la personne et de sa sphère privée, la pleine égalité des athées, des agnostiques et des divers croyants, et le souci d’universalité de la sphère publique, la loi commune ne devant promouvoir que ce qui est d’intérêt commun à tous. Ainsi comprise, la laïcité n’a pas à s’ouvrir ou à se fermer. Elle doit vivre, tout simplement, sans aucun empiétement sur les principes qui font d’elle un idéal de concorde, ouvert à tous sans discrimination. La notion de laïcité ouverte est maniée par ceux qui en réalité contestent la vraie laïcité, mais n’osent pas s’opposer franchement aux valeurs qui la définissent. Que pourrait signifier ouvrir la laïcité, sinon mettre en cause un de ses trois principes constitutifs, voir les trois en même temps ? Qu’on en juge.

Faut-il une liberté de conscience « ouverte » ? Mais si les mots ont un sens, cela veut dire qu’une autre exigence que la liberté de conscience doit être reconnue, et que serait-elle sinon l’imposition d’un credo, comme par exemple, l’obligation de se conformer à un certain code religieux ? Cas limite de cette obligation : l’intégrisme, qui d’une certaine norme religieuse veut faire une loi politique. La condamnation du divorce, ou de l’apostasie, ou de l’humanisme athée, est souvent pratiquée par des religieux qui ne cessent de parler de laïcité ouverte. Faut-il une égalité « ouverte » ? Qu’est-ce à dire sinon que certains privilèges maintenus pour les croyances religieuses seraient compatibles avec une telle « laïcité », qui consisterait donc à donner plus de droits aux croyants qu’aux athées dans la sphère publique ?
Des dignitaires catholiques peuvent ainsi simultanément, plaider pour une « laïcité ouverte » et refuser publiquement de remettre en cause le régime concordataire d’Alsace-Moselle, qui pourtant prévoit des privilèges pour trois religions ( catholique, protestante et judaïque ), notamment par un subventionnement public tant des ministres du culte que d’un enseignement confessionnel dans les écoles publiques. Pourquoi pas un enseignement des autres religions et de l’athéisme pour ceux qui en veulent ? Une telle voie ne réaliserait l’égalité qu’en fractionnant indéfiniment la sphère publique, oblitérée alors par la mosaïque des communautarismes, alors qu’elle doit rester le lieu d’affirmation et de promotion de ce qui est commun à tous.

Les partisans généralement religieux de la laïcité « ouverte » demandent l’extension d’un tel régime de privilèges, qui bafoue le principe de l’égalité des citoyens, à toute la République. On peut se demander ce que penseraient les mêmes adeptes de la laïcité ouverte d’une notion polémique similaire, à propos de leur religion cette fois-ci : le « christianisme ouvert », le « judaïsme ouvert » ou encore l’ « islam ouvert ». De telles notions ne seraient pas pourtant inconvenantes, puisqu’il peut exister pour ces trois religions des figures intégristes et « fermées ».

L’idéal laïque, lui, est comme celui des droits de l’homme : il ne peut se réaliser qu’en conformité à ses principes constitutifs. Toute autre démarche, qui substituerait par exemple un athéisme officiel à la religion officielle, serait non pas une version possible de la laïcité, mais sa négation pure et simple. »**

*l’Humanité, 26/08/2013

**PENA-RUIZ Henri, Qu’est-ce que la laïcité ?, Paris, Gallimard, 2003, Col. Folio, n°104 .


Commentaires

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Le Point de vue de...
lundi 30 septembre 2013 à 09h00 - par  Le Président

Le Point de vue de ...

Roger BORDIER

Ecrivain
Prix Renaudot

Laïcité, jacobinisme : les indésirables

Nous vivons les temps des reculs. Ce n’est pas un hasard si deux grands héritages en souffrent : le jacobinisme et la laïcité, au demeurant complémentaires et nés dans la même période. Il est d’autant plus nécessaire, parfois, de remonter aux sources que certains aujourd’hui voudraient polluer le cours. La laïcité ? S’il est évident qu’elle recouvre tous les domaines de la vie civique et sociale, il est certain aussi qu’elle doit s’imposer en premier lieu et avec beaucoup d’exigence dans l’enseignement où elle débuta. En effet, c’est vers la fin de 1792 que Michel Le Pelletier de Saint-Fargeau, terminant son Plan d’éducation nationale, écrivit cette simple phrase qui allait devenir historique : l’enseignement public doit être gratuit, laïque et obligatoire. Peu après, en janvier 1793, il était assassiné par un ancien garde du roi et ce fut Robespierre, son ami, qui donna lecture du plan à la Convention. Si celle-ci le rejeta, de ne fut pas à cause de la laïcité, mais de cette disposition que certains esprits, même
révolutionnaires, n’étaient pas prêtes à accepter : une instruction commune aux élèves des deux sexes…

La laïcité, au contraire, avait pris son élan, et si elle connut par la suite bien des vicissitudes ( en 1936 encore, le gouvernement de Front populaire fut amené, par l’intermédiaire de Jean Zay, ministre de l’Instruction, à s’en préoccuper officiellement ) elle garde ce rayonnement qui explique assez les attaques, frontales ou insidieuses, dont elle est de nos jours l’objet. Il est inutile d’énumérer, nos lecteurs sont au courant, mais notons quelques attitudes majeures – et inquiétantes – qui, tournées contre la laïcité, peuvent être synthétisées ainsi : « ouverte », « apaisée », « aménagée »…ou bien encore « positive ».

Positive ? En supposant aux auteurs de cette courte théorie quelque capacité de dialecticien, peuvent-ils nous démontrer en quoi la laïcité serait négative ? Ouverte ? Cela, c’est la demande, presque comique, de ceux qui justement voudraient la fermer. Apaisée ? Mais quelle guerre menait-elle donc, et contre qui ? Aménagée ? Ou déménagée ? Et ainsi de suite.

C’est le piège : la laïcité représentée comme une construction idéologique parmi d’autres et qui, de la sorte, s’opposerait à celles dont dépendent les pratiques religieuses.
Disons-le une fois pour toutes : la laïcité n’est en rien relativisable. Le jacobinisme non plus dans lequel Philippe Buonarroti, ancien compagnon de Gracchus Babeuf voyait même en 1828 un état de transition vers une société sans classes. La formule réapparut brièvement en 1830 puis fut exposée par Louis Blanc en 1848. Blanqui, qui avait été l’un des jeunes disciples de Buonarroti, la fit sienne également. Jaurès à son tour la commenta et Rosa Luxembourg, dans un texte vigoureux, dit son admiration pour les Jacobins et leurs idées.

Or, ces idées expriment avant tout un principe égalitaire. Les réduire comme l’on fait volontiers maintenant, à une sorte de noyau administratif dit « centralisation », c’est en fausser tout à la fois la portée philosophique et le mode d’application. Le jacobinisme, à son origine et tout aussi bien de nos jours, doit se comprendre comme une finalité rassembleuse conçue en opposition à un séparatisme territorial. Et voici cet autre piège : le régionalisme, que certains vont jusqu’à porter vers l’exemple allemand ( les régions étant dotées de parlements ) les autres vers un alibi culturel avec l’enseignement des patois dans les écoles. Bref, il s’agit d’accroître considérablement le pouvoir des régions. M. Bayrou, partisan d’une décentralisation très poussée, avoue carrément son antijacobinisme.

Que veut-on au juste ? Établir une assise autonome des régions, ce qui nous ramènerait d’une certaine manière aux seigneuries d’ancien régime. Ainsi, il nous faudrait renoncer à la conception unitaire de la nation républicaine pour lui substituer la forme géographique de lieux indépendants, fût-ce dans une certaine relativité. Il nous faudrait passer d’un système politiquement et civiquement homogène à des contours communautaires.
Une terre, un peuple, une langue : pour Renan, ces trois termes convergeaient vers l’entité dans laquelle se reconnaît une citoyenneté, elle-même faisant corps avec la nation. Laïcité et jacobinisme ont là leur principe civilisateur.

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Détracteurs de la laïcité
lundi 9 septembre 2013 à 21h35 - par  yphenon

Bonjour,

s’il y a une raison qui me rend heureux (pour ne pas dire fier) d’être français, c’est bien la loi de 1905 sur la laïcité, la séparation de l’église et de l’État. Il me semble que ce nouveau siècle débute sous le signe de l’obscurantisme.

N’oublions pas qu’une panne de "Lumières" nous plonge dans "’obscurantisme" ! Sur l’autel du respect des religions, nous en perdons notre philosophie.

En lieu et place de ce conditionnement et bê(a)tification de l’individu par les contes religieux, ne devrions-nous pas initier nos enfants, aux idées et à l’esprit de nos chers philosophes (Socrate, Platon, Épicure, Lucrèce, Montaigne, Thomas More, Francis Bacon, Thomas Hobbes, Locke, Hume, Montesquieu, Érasme, Descartes, Rousseau, Kant, Auguste Comte, Marx notamment ?).

Il est vrai que tout ceci va à l’encontre du grand principe des détenteurs de pouvoirs :"des jeux et du pain" ce à quoi on pourrait ajouter "un dieu".

Je ne sais plus qui a dit : "suivons ceux qui cherchent la vérité et fuyons ceux qui l’ont trouvée" ? Plus d’un siècle plus tard, ce qu’écrivait Marx est malheureusement toujours d’actualité :"la religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, elle est le cœur d’un monde sans cœur comme elle est l’esprit d’une époque sans esprit : elle est l’opium du peuple".

Bien fraternellement.

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